A mesure que l’on approche de Nazareth, le long de la route qui serpente dans les hauteurs de
A Nazareth vivent essentiellement des arabes, musulmans ou catholiques. Leur origine, palestinienne, comme ils la revendiquent pour la plupart, ne les a pas protégé des roquettes du Hezbollah. Le 19 juillet, deux frères, âgés de sept et trois ans, jouaient dans la rue lorsque des Katiouchas se sont abattus sur leur quartier, blessant en même temps une vingtaine de personnes toutes arabes. Dans l’instant, choqué, le père a accusé Ehud Olmert, le Premier ministre israélien, d’avoir tué ses enfants en déclenchant l’offensive au Liban. Avant de renvoyer dos-à-dos le Hezbollah et l’état hébreu. Voici résumée la position délicate de toute une ville : ne soutenir ni les juifs israéliens, ni la milice chiite.
Finie la guerre, place à la paix ?
Arnaud Lucas, un jeune français en charge du Centre culturel de Haïfa et Nazareth, a assisté en première ligne aux événements de cet été. Il a vu les roquettes tomber et tuer ces deux enfants : « J’étais juste à côté, à l’hôpital. J’ai entendu la déflagration, les fenêtres se sont mises à trembler, puis j’ai vu beaucoup, beaucoup de fumée, très noire s’élevait dans le ciel. Sur l’instant, j’ai eu très peur parce que j’ai une très bonne amie qui vit dans le quartier où la roquette était tombée. Je l’ai appelé, elle regardait les informations. On a appris ensemble que deux enfants avaient été tués. »
Pour s’informer de l’ampleur des bombardements, les habitants de Nazareth regardaient constamment les chaînes d’informations en continu et notamment Al Manar. Des Israéliens regardant la chaîne chiite radicale en temps de guerre contre le Hezbollah ? C’est tout le paradoxe de cette ville, prise entre ses origines et la nationalité de la terre sur laquelle elle est construite.
Depuis que les armes se sont tues, les habitants tentent de ne pas oublier qu’ils sont Israéliens et reprennent leur quotidien. La guerre n’est plus qu’un mauvais souvenir que les Nazaréens assurent avoir oublié. Ceux qui acceptent d’en parler ne relèvent aucune fracture dans le fragile équilibre qui survit entre juifs et arabes israéliens. « Personne n’a de ressentiment envers Israël ici. Nous vivons ensemble et en paix, sans aucun problème », assure Najib, l’un des gardiens de
Une fracture de plus
Personne n’a regardé Al Manar, personne ne comprend le discours du père des deux enfants morts. Arnaud Lucas lui affirme, que « très vite après, clairement, il y a eu un fossé entre la population arabe et la population juive. Sur mon ordinateur, je recevais régulièrement des appels au boycott aussi bien des produits français [pour protester du soutien de Paris au Liban] que des produits israéliens, des appels à manifester de part et d’autre. » Le jeune directeur du Centre culturel français traduit l’opinion d’une partie de la rue, raconte comment cet après-guerre « est la continuation de la résistance arabe palestinienne devant l’occupant israélien ».
Le conflit entre Israël et le Hezbollah contient en effet toutes les disparités existantes entre arabes et juifs. Certes, le nord du pays, visé par les tirs de roquettes, abrite la majorité de la population arabe, mais alors qu’ils ne représentent que 20% de la société israélienne, ils recouvrent plus d’un tiers du nombre total des victimes. Une différence qui s’explique par le manque d’infrastructures, l’impossibilité de fuir et surtout l’absence d’abris. Les différences de développement entre ces deux Israël sont criantes. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour à deux kilomètres de Nazareth, sur les hauteurs, dans un quartier flambant neuf qui surplombe la vieille ville. A Nazareth-Illit, autour de la mairie, ne vivent que des juifs dans des résidences plus spacieuses, dans un quartier plus agréable à vivre, comparé aux étroites rues de Nazareth.
Une école pour reconstruire l’entente
En Galilée cohabitent juifs, chrétiens et musulmans, mais comme dans la plupart des cas, excepté celui de Haïfa, tous vivent dans l’indifférence, ni ennemis, ni amis. Pourtant, Nazareth, ville sainte du christianisme, devrait porter la marque de l’entente entre les peuples. Et les sœurs françaises installées dans leur couvent à deux pas de
La solution, le père Shoufani, lui, pense la détenir. En 1976, il ouvre une école à Nazareth dont le premier but est de travailler à la cœxistence pacifique entre arabes et juifs. De 200 élèves, l’effectif passe en quelques années à un millier de jeunes arabes. L’école se dote d’un observatoire astronomique, d’une section d’études musicales. Les méthodes d’enseignement, elles, restent les mêmes : des séjours de plusieurs jours dans des familles juives, des discussions autour des conflits récurrents et même, ce dont le Père est très fier, un voyage à Auschwitz avec de jeunes arabes en mai 2003. « Le but de l’école est d’abord de les aider à obtenir d’excellents résultats scolaires pour qu’ils intègrent les universités juives puis de leur inculquer les valeurs de la société israélienne. »
Avec un tel objectif, la question est évidente : comment l’école gère-t-elle l’après-Liban ? « Par le dialogue », répond immédiatement celui qui fut décoré par l’Unesco. Le Père Shoufani est convaincu que les événements de cet été ne sont qu’un léger coup de canif dans son entreprise de paix. Il se fait même critique envers les arabes de Nazareth qui se disent palestiniens : « Si vous leur demandez s’ils veulent rejoindre leurs frères en Cisjordanie, ils vous répondront jamais. En fait, ils sont économiquement Israéliens et sentimentalement Palestiniens. »
L’enseignement du Père Shoufani permet chaque année à de jeunes arabes israéliens d’obtenir d’excellents résultats mais celui-ci ne concerne qu’une infirme partie des enfants et adolescents de la région. Alors certains n’hésitent pas à dire que le Père est un notable, un membre du haut-clergé et que ses efforts de dialogue interconfessionnel sont vains. La conclusion de Basel, un jeune de vingt ans, né à Nazareth, est lapidaire : « il y a des villes pour arabes, il y a des villes pour juifs. Les deux ne se mélangent pas. »
Photo 1 (Violaine Molinaro) Sur les hauteurs de Nazareth, les maisons s'entassent. Toute la ville s'organise ainsi : des rues étroites, un tissu urbain serré, des voitures qui tentent de s'y frayer un chemin dans un concert de klaxons.
Photo 2 (VM) Le couvent des soeurs françaises de Nazareth.