Dimanche 16 avril 2006
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Rions un peu avec Jean-Pierre Pernaut
Tout le monde connaît le JT de Pernaut et les plaisanteries qu’il traîne dans son sillage. Généralement, on en rit, on moque son aspect ringard sans regarder de l’autre côté du miroir. En coulisses, le rire se fait jaune jusqu’à s’effacer face à la crainte d’une information pernautisée. Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts révèle la face cachée de Jean-Pierre Pernaut.
Une critique du JT de Jean-Pierre Pernaut ? Facile de se moquer du savetier de Trifouillis-les-Oies. Par deux journalistes de Libération ? C’est une nouvelle fois la jalousie des intellos pour le populaire. Vous avez tout faux. La bonne soupe est bien plus que cela.
A lire les premiers chapitres, on a pourtant bien peur que Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts mettent « au service » de Pernaut leur humour et leur ton grinçant. Peur que La bonne soupe ne soit qu’une ribambelle de bonnes blagues que l’on se raconte entre amis. La première des quatre parties, consacrée aux principaux ingrédients du JT de 13 heures, est en fait un prétexte pour expulser toutes les aberrations de ce « journal » : l’omniprésence du terroir et du « c’était mieux avant », le combat contre la modernité, le déni de l’international, l’absence d’avis d’experts. Ce que chaque lecteur pourrait faire s’il prenait la peine d’examiner scrupuleusement le JT. Alors pourquoi payer pour un recueil de plaisanteries ?
D’abord parce que certains détails sont mis en lumière : l’obsession de JPP (Jean-Pierre P.) pour les commentaires en plateau, la tradition de l’ouverture du JT par la météo,… et surtout la tendance aux voix-off lyriques. Garrigos/Roberts prenant soin de retranscrire certains extraits tel celui-ci : « Tandis que, lentement, les maçons font sortir de terre le passé, à la forge toute proche la bruyante respiration du soufflet attise un feu qui ne s’éteint jamais. »
Attention danger
Derrière la moquerie, les auteurs prennent soin de décrypter le système Pernaut, en retraçant le parcours de JPP, façon de rappeler qu’il s’est installé tardivement à Paris, qu’il est passé par l’ESJ de Lille (une des écoles de journalisme les plus prestigieuses), qu’il a toujours résisté aux lumières de la jet-set, avant d’y céder l’été dernier, happé par l’affaire Nathalie Marquay-Daniel Ducruet.
Encore une fois il ne s’agit pas de composer une biographie de JPP. Chaque partie, chaque chapitre vise un même but : montrer en quoi « le 13 heures de TF1 contamine l’info ». Rien que ça. En suivant cette ligne, les auteurs parent la critique des supporters de JPP : « si vous n’aimez pas, vous pouvez toujours zapper ».
Le 13 heures est dangereux. En coulisses, les pratiques condamnables sont légion. Jean-Pierre Stucki, correspondant à Strasbourg, raconte : le jour où Le Parisien a publié ses statistiques de la délinquance, JPP lui demande de faire un reportage pour illustrer la montée de l’insécurité, la petite délinquance du quotidien. En fait de filmer dans l’unique but d’illustrer la thématique de l’insécurité. Stucki refuse et claque la porte de TF1. Ce réseau de correspondants est le terreau du 13 heures. Il instaure un rapport de clients à payeur entre les boîtes de province et la rédaction de TF1. Si bien qu’il est difficile de refuser un sujet « proposé » par JPP. Un autre jour, c’est un journaliste qui se fait remonter les bretelles. La raison ? Il a osé citer les champions olympiques étrangers avant les Français.
Flatter les bas instincts du spectateur
Avec Garrigos/Roberts, le lecteur pénètre dans les coulisses de TF1, apprend que Patrick Le Lay tient des discours aussi scandaleux que celui du temps de cerveau disponible sur ses propres journalistes (« Vous avez une carte de presse ? Les putes aussi avaient une carte »).
La bonne soupe n’est donc pas qu’un brûlot contre JPP. Il est aussi, et c’est flagrant dans les dernières pages, une réflexion sur le rôle de cette info sur le reste des rédactions. Garrigos/Roberts ne veulent pas diaboliser à tout prix Pernaut. Il n’est pas un réactionnaire, un raciste. Michèle Cotta témoigne : « Il est à l’écoute, il suit les Français et si les Français râlent, il râle. »
Quant au public, sont-ils des millions d’abrutis à suivre un journal médiocre ? Non, ils ne sont « pas des abrutis mais des otages. Appâtés, encouragés, cajolés par la vision pernautienne de l’actualité mais aussi sa vision du monde réduite à la France » expliquent les deux auteurs. Signe de ce monde imaginaire construit par Pernaut, ce reportage raconté par Garrigos/Roberts. Un reportage dans lequel JPP raconte le départ du Père Noël de Laponie sans jamais remettre en cause son existence.
Dans une écriture toujours aussi vive et plaisante, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts poursuivent le travail entrepris chaque samedi dans les colonnes de Libération : divertir et se servir de cet humour pour décrypter la télé. En guise de conclusion, Garrigos/Roberts nous livrent les réflexions pertinentes de Philipe Lefait, présentateur Des Mots de minuit sur France 2 : le 13 heures de TF1 « est une réponse, inconsciente ou non, à la peur de l’autre et de l’inconnu. […] On conforte le spectateur dans ce qu’il sait déjà. »
Une fois La bonne soupe avalée, Jean-Pierre Pernaut vous fera, assurément, beaucoup moins rire. Car derrière le savetier de Trifoullis-les-Oies sommeille une nouvelle ère de l’information. Une information qui flatte les plus bas instincts au mépris de la réflexion.
La bonne soupe, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, Edition Les Arènes, 17,80 euros (disponible partout, même dans les petits villages qui sentent bon le vieux temps)