À 43 ans, Gustave Kervern, de Kervern pour létat civil grolandais, cherche à réveiller une France endormie.
« Un clodo au pays des rois »
Gus, comme on le surnomme, apprécie les rencontres fortuites. Et construit sa vie ainsi. Né à lîle Maurice, il revient en France, décroche un diplôme de commerce et commence à travailler dans une papeterie, à Nice. Loin du milieu de la télévision. Si loin quil décide de tout plaquer et de monter à Paris « comme, pour tout provincial, décrocher un boulot ». Malgré son diplôme, « il galère comme un âne », voyage, un mois en Thaïlande, deux mois à lIle Maurice. Après un petit boulot dans linformatique, il participe à Avis de recherche, une émission présentée par Patrick Sabatier, se fait virer et enchaîne les expériences à la radio (Europe 2) et à la télé (TF1, Canal+ et Free One, une chaîne créée par Ardisson). Avec Arthur, pour qui il a travaillé, il descend à Cannes et rencontre Moustic et Benoît Delépine, les piliers de Groland.
Aujourdhui, Gustave Kervern participe à lémission satirique de Canal+, tous les samedis. Il a co-réalisé Altraa, « un road-movie en chaise roulante » salué par la critique, et bien accueilli par le public malgré son budget « super ridicule ». Et sapprête à sortir Avida, toujours tourné avec son compère grolandais Benoît Delépine. Un aboutissement pour lui.
On pourrait pourtant croire à un échec. Il a côtoyé au cours de ses multiples boulots Thierry Ardisson, Patrick Sabatier, Arthur, Dominique Farrugia, Philippe Bouvard. Et pourtant il nest ni producteur, ni animateur. Juste chroniqueur. Pour lui, « un bonheur absolu ». Gustave Kervern paraît bien plus à laise quand des millions de spectateurs ou deuros ne sont pas en jeu. Benoît Delépine le qualifie « dours » qui peut effrayer par sa réserve. « Gus est très timide. Lalcool la aidé à surmonter celle-ci. Mais il a fait beaucoup defforts ! » confirme Nathalie Monnet, assistante de production à Groland.
Son mariage, son rôle de père lont encouragé à quitter la bouteille. Groland perdrait-il de sa folie ? Non. « Jai montré suffisamment mon cul pour arrêter maintenant » affirme-t-il. Gustave Kervern maintient le cap, « essaye dêtre plus cynique que le cynisme actuel », conserve un discours « trash politiquement et visuellement, par des gros mots et de lhumour pipi-caca. »
Au sein de Canal+, léquipe jouit dune liberté de ton inexistante sur les autres chaînes. Benoît Delépine confirme : « On dit tout ce que lon veut. Il y a bien des sketchs sur lesquels intervient la chaîne. Mais rien qui ne change le contenu. »
Avec sa barbe plus que naissante, ses cheveux ébouriffés, son visage bourru, Gustave Kervern possède quelques attributs du clochard. Lui-même parle, au sujet de son passage éclair à TF1, dun « clodo au pays des rois ». Mais derrière cette apparence se cache un observateur de lactualité et du genre humain. « On passe beaucoup de temps à analyser les événements, on lit beaucoup pour trouver les idées. Ce nest peut-être pas un travail de journaliste mais un travail de sociologue sûrement. On passe du temps à analyser les travers des gens » explique-t-il. Gustave Kervern se définit comme un « parano de linformation », toujours à vérifier ce que les journalistes établissent comme des vérités. Pour exemple, il ouvre le Libération posé à côté de lui, à une page parlant de lhistoire de Corneille. Il regrette que personne ne sautorise à vérifier si la famille du chanteur a bien été décimée durant le génocide. Groland ne connaît pas la bien-pensance. Ont-ils des limites ? « Non ce sont les autres qui en ont. » Il semble regretter quau sein de son Internationale, il ny ait plus grand monde.
Solution pour une France sclérosée ?
Groland, le pays imaginaire que ses collègues Moustic et Benoît Delépine ont créé, sorte de France den bas, est le pendant dune France sclérosée. « La France est en bout de course, à bout de souffle. Dans les bars, il ny a plus que des musées Grévin plus personne ne samuse » observe-t-il. Aujourdhui, Groland, cest la Belgique. Un pays où les gens sont encore « facétieux ». Un pays où les gens sont « encore capables de faire des grosses conneries gratuitement sans avoir peur de paraître ridicules ».
Alors pour nous sauver, pauvres Français, Groland pourrait bien prendre le pouvoir. Depuis une quinzaine dannées, cinq ans pour Gustave Kervern, Groland envahit la France et tente de répandre son humour sans concession. Le président du pays a ouvert une ambassade grolandaise à Montmartre, inauguration prétexte à une fête dans les rues du quartier parisien. La petite ville de Quend, dans la Somme, a accueilli un festival de musique et de cinéma. Et les Français sont conquis par ce vent de liberté. La mairie de Quend se dit « ravie de cette manifestation qui a permis de placer la ville sur le devant de la scène ». Elle a déjà donné son accord pour lorganisation dune deuxième édition. Bientôt, on pourrait assister à louverture dun centre culturel grolandais. Dans un bar. Groland poursuit son avancée en territoire français pour libérer le pays de la politique consensuelle. Plein de lyrisme, on se prend à rêver dune France donnée aux grolandais.
Pourtant, Gustave Kervern na rien dun leader révolutionnaire, tant il « narrive pas à faire des trucs de groupe ». Il regrette de ne pouvoir simpliquer parce que tous ces débats manquent dhumour. Benoît Delépine se rend bien aux réunions dAttac, mais se « fait chier ».
Le sauveur pourrait être José Bové. Une des quelques personnes qui trouvent grâce aux yeux de léquipe de Groland parce que « cest un mec qui a toujours été dans sa ligne de conduite et de pensée et qui nen démordra jamais ». Si lhomme se présente en 2007, lémission fera ouvertement campagne pour lui, affirme Gustave Kervern. Ce sera le moment de sexclamer : « Paumés et oubliés de tous les pays, unissez-vous ! »

Certes, le budget reste dérisoire. Tous les joueurs (l’équipe en compte 43, utilisés à chaque rencontre) sont amateurs et seuls les deux étrangers, un Canadien et un Américain, reçoivent des indemnités (600 euros par mois) loin des salaires des stars de la NFL, le championnat US (plusieurs millions de dollars). Xavier Masse, joueur et entraîneur, souligne que l’équipe tourne sans aucun sponsor. Le budget du club, 115 000 euros (cinq fois moins que celui des Flashs de La Courneuve), est constitué à 50% des aides attribuées par les collectivités locales, le reste étant couvert par le merchandising, la location d’équipements et la cotisation des membres.