Archive La Gazette du Nord-Pas-de-Calais

Lundi 13 février 2006 1 13 /02 /2006 15:37
La campagne, ça vous gagne
 

 

Comme d’habitude. Ce qui frappe chez Depardon, c’est cette frontalité. Les personnes (ou faut-il parler de personnages ?) font face à la caméra du réalisateur. Rares sont les plans de coupe. Et quand les paysans ne font pas directement face au spectateur, c’est qu’ils travaillent, l’un trait ses vaches, l’autre répand du foin. Si Raymond Depardon choisit cette mise en scène, c’est qu’il est sûrement le plus humaniste des documentaristes. Lui, l’explorateur des institutions : la justice avec 10ème Chambre et Délits flagrants, l’hôpital avec Urgences. Les hommes sont justement filmés comme les institutions, de la manière la plus naturelle possible.

 

Depardon choisit d’extraire la personne de son milieu et fait alors confiance en sa parole. Le documentaire s’intitule Profils paysans. Inutile de trop montrer les champs, les bêtes, ce que disent tous ces paysans, c’est justement qu’ils sont paysans. Pas besoin non plus de couper le flot des entretiens par des questions. Ce que veut obtenir Depardon, il l’obtient naturellement. Le paysan est au centre de tout, il mène le film où il veut. En cela, voici un documentaire juste sur la paysannerie.

 

Ce monde rural apparaît alors comme clos sur lui-même, comme étranger à celui que nous connaissons. C’est sans doute pour cela que certains aspects du film peuvent moins passionner et que certains personnages ne fascinent pas. Quand un documentaire comme 10ème chambre intéressait un curieux de justice, Profils paysans pourra décourager certains citadins purs et durs. Mais, le talent de Depardon est immense et voici qu’il parvient à nous faire pénétrer dans son monde. Autre preuve d’ailleurs du caractère lointain du voyage, ce documentaire s’inscrit dans le cadre du trilogie et suit le premier volet intitulé Profils paysans chapitre I, l’approche*. Depardon est modeste. Il effectue d’abord une première approche du sujet pour ensuite compléter son premier tour d’horizon. A noter d’ailleurs que les deux parties peuvent se voir de manière indépendante.

 

Parce que les vedettes de son dernier film, ce sont véritablement les paysans, Depardon s’efface derrière la caméra. A peine entendrons-nous sa voix livrer les informations nécessaires à la bonne compréhension du film. Le réalisateur ne répond même pas à la question d’une vieille femme prise dans le champ de la caméra. Alors que celle-ci descend la route et passe à côté de la femme réellement filmée par Depardon, elle s’exclame : « pourquoi me filmez-vous ? » Le réalisateur ne répond pas. C’est l’autre autochtone qui lui dit, suivant une logique implacable : « Parce que vous êtes là. ». Tout un symbole.

 

Depardon filme ce qui est là. Une forme de degré zéro de la réalisation, d’objectivité totale ? Sûrement pas ! car celle-ci est impossible. Mais, Depardon dresse le tableau le plus fidèle à la réalité et se débarrasse de toutes les fioritures. Et même en filmant le nécessaire, le tableau est passionnant et complet. Les paysans, ce sont des vieux, des célibataires, des silencieux, des bavards et des jeunes en la personne d’un jeune couple qui s’installe en tant que paysan. Toutes ces personnes épinglent d’eux-mêmes les joies du métier mais aussi les difficultés : prêt pour acheter une ferme qui court jusqu’en 2024, arrivée d’une agriculture ultra productive et ultra subventionnée, isolement et enfermement.

 

Sur ce dernier point, le travail de Depardon est exemplaire. Car, il n’oublie pas de signaler que la vieille femme habite là depuis soixante-cinq ans. Car, il s’attarde sur le paysan aux cheveux longs, seul, timide, le nez dans le pis de ses vaches. Car, il laisse dire à un jeune retraité : « encore deux ou trois ans de plus et je devenais fou ». Car, il filme un autre paysan qui, à quatre-vingt ans, continue à travailler la terre. Le titre évoque les paysans, pas les agriculteurs. Et ce sont sûrement les paysans qui vivent le plus la désertification rurale, loin des grandes exploitations et du néo-ruralisme dont raffolent les bobos.

 

 
Au final, Depardon s’efforce de montrer. Juste montrer. Et laisse aux paysans le soin de présenter leur vie eux-mêmes. C’est sûrement le plus bel hommage que l’on pouvait faire à ces hommes et femmes.

 

 
 
* qui ressort pour l’occasion en copie neuve à partir du mercredi 23 Février.
Par Matthieu Deprieck - Publié dans : Archive La Gazette du Nord-Pas-de-Calais
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