En matière de biographie, on peut s’intéresser à Napoléon, De Gaulle, Hugo et même Zidane. Mais Cédric Potiron n’est pas de ce genre là. Il est courageux…ou dépressif. Et signe alors une biographie « non autorisée » (gare aux révélations chocs !) d’Evelyne Thomas. Hé oui, vous ne rêvez pas. Sous le titre La vraie vie de Marianne, Cédric Potiron, « journaliste », se lance dans l’exploration d’une icône de la télé française. Résultat : une bonne tranche de rire pour le lecteur.
Un livre involontairement comique. Car le jeune homme met du cœur à l’ouvrage. Pas question de se moquer de son héroïne, que dis-je de son modèle de vie. Un véritable cri d’amour qu’il lance dès les premières pages expliquant que lorsqu’il passait les concours de journalisme (lesquels ?), il s’est rendu sur le plateau de C’est mon choix. Et là, c’est le coup de foudre.
Cédric Potiron fait partager son amour pour celle qu’il appelle la plupart du temps « la Catalane ». Le plus drôle dans ce bouquin n’est pas, bien sûr, la vie et la carrière d’Evelyne, mais plutôt le style que convoque l’auteur pour parler de son idole. Un style enlevé, plein de lyrisme, chargé d’accents hugoliens, une langue qui résonne encore dans mon esprit. Je me souviens des plus belles phrases : « C’est alors que le peuple de France monte sur les barricades pour vous défendre (face aux députés opposés à la diffusion de C’est mon choix sur le service public) et s’enrôle sous votre bannière, dans votre sillage » (p 99). Evelyne Thomas est Marianne, la liberté guidant le peuple (je n’invente rien, Cédric Potiron l’écrit en toutes lettres) : face à Jean-Luc Delarue, son « égérie enfonce son bonnet phrygien sur les oreilles et grimpe sur les barricades en agitant le drapeau » (p 151).
Avec ces quelques lignes, facile d’imaginer que la « biographie non autorisée » n’est pas le livre explosif attendu. Pour passer de la pommade à Evelyne Thomas, Cédric Potiron n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les caricatures s’étalent à chaque chapitre, et le bouquin finit par ressembler à un ouvrage de la collection Arlequin. Voici le Nord, région dans laquelle débarque Evelyne après le décès de sa mère, à 20 ans, vu par l’auteur : « A Lille, Evelyne découvre le Nord, ses vieilles fabriques en brique rouge et ses paysages de friches urbaines, ses zones industrialisées à perte de vue, un paysage si différent de sa campagne échevelée » (p 41). Et voici Paris vu par l’auteur : « lors des heures de pointe, les usagers du métro paraissent lobotomisés. Paris a alors des allures d’enclave de la République populaire de Chine ! » (p 66). Si peu !
La vraie vie de Marianne est un petit bijou de langue précieuse et onirique. C’est le décalage entre l’écriture et le sujet, la banalité de la vie d’Evelyne Thomas, qui porte la biographie. La caricature et l’hyperbole s’accompagnent d’une tendance à la métaphore lourdingue. Exemple : « Evelyne est dès lors sur les rails, prête à affronter les sommets. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’il va s’agir de montagnes russes. Mais ses wagons sont bien accrochés » (p 63).
Au final, on ose à peine critiquer le labeur du jeune journaliste parce qu’il semble totalement immergé dans son culte « évelyne-thomasien ». L’homme est assez blessé par la longue descente en enfer de son idole pour que le lecteur n’en ajoute pas avec ses ricanements et ses moqueries. Si Evelyne Thomas en est rendu à ce point aujourd’hui (c’est-à-dire à six pieds sous terre), c’est entièrement la faute de son mari. Toute la colère de Cédric Potiron se cristallise contre ce maudit mari qui aurait lobotomisé et manipulé la gentille Evelyne.
L’auteur se livre, le cœur sur la main. Et les dernières pages relèvent d’un fabuleux hymne aux femmes : « J’en profite pour dire à toutes les femmes, soyez vous-mêmes, acceptez-vous jusqu’à la moindre de vos rides » (p 167). Jusqu’à la dernière page, Cédric Potiron aura encensé Evelyne Thomas dans une écriture de haute volée. Parler des sujets bas avec un langage châtié, cela porte un nom en littérature : le grotesque.
